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  • : Candidette à Journalism-Land
  • Candidette à Journalism-Land
  • : Blog pas très sérieux d'une Candidette (féminin de Candide) qui s'éclate à Journalism-land, cet univers impitoyable. Au programme: splendeurs et misères du métier, stages et premiers boulots, coups de coeur et coups de gueule, commérage et babillage sur les médias, tout ça avec une bonne dose d'optimisme et de jovialité.
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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 19:56
13h30, vendredi 21 septembre. Je viens de finir le boulot, je m'engouffre dans le métro au terminus de la ligne 10 à Boulogne. Je vais arriver pile poil pour l'événement de la semaine, le timing est niquel. J'arrive devant l'hôtel de ville de Vincennes autour de 14h45. Un attroupement de gens sous des parapluies patiente avec une visible impatience. Moi j'ai pas de parapluie, mais heureusement il ne fait que pluvioter, rien de méchant. On est tous venus pour elle, l'illustre Toni Morrison. C'est elle l'invité d'honneur du Festival America. D'elle, je n'ai lu que Sula il y a quelques années. Mais je sais, comme tous ceux qui sont là, que c'est un monument de la littérature noire américaine. J'avais même oublié que j'ai failli faire mon mémoire sur elle, comme le montre cette intervention effectuée sur un forum. Et j'ai bien sûr l'intention de découvrir toute sa bibliographie, à commencer par son tout dernier roman qui vient de paraître, Home. Je pouvais pas rater Toni. Au bout de dix minutes, on finit par nous faire rentrer. Mais, pas de bol, c'est comme si on était en retard, la salle des fêtes de la mairie est déjà pleine à craquer. Pour espérer avoir une place, il aurait fallu débarquer un petit peu plus tôt. Les agents d'accueil du Festival America nous disent : « Non là côté sécurité, ce serait pas raisonnable de faire rentrer plus de monde ». Toutes les places assises sont prises, y'a des gens assis parterre, debout, partout. Je suis un peu deg. Mais heureusement, dans le hall, un grand écran va tout diffuser. Donc on la verra même en gros plan, on verra même ses trous de nez, limite. Une chance que n'auront pas les gens qui vont la voir en vrai mais de loin, au fond de la salle. On se met où on peut, accoudés aux rembardes, sur les escaliers, contre les murs.
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Toni Morrison apparaît, coiffée de longues dread locks et d'un chapeau, et deux personnes l'aident à prendre place. L'entretien commence, la foule se met à l'écouter dans un silence religieux. On se croirait à la messe. Elle est interrogée surtout sur son dernier roman bien sûr, Home, le choix du titre, le choix du personnage, son évolution, sa quête, les femmes du roman, les villes. D'habitude, avec Toni, ce sont des héroïnes. Cette fois, elle a voulu raconter l'histoire d'un homme, meurtri par la guerre en Corée et qui part retrouver sa sœur en danger de mort en Géorgie. Comme toujours, le thème de la ségrégation raciale domine. La grande dame sait de quoi elle parle, elle est née en 1931. A l'époque, on lynchait un noir juste parce qu'il avait osé regarder une blanche. L'air très fatigué, l'écrivaine répond aux questions avec une voix grave et berçante. C'est vraiment con que je sois si nulle en anglais, car je comprends que dalle à ce qu'elle raconte, et pourtant, elle parle pas vite. Va falloir que je fasse quelque chose. Son interprète, apparemment une amatrice qui s'est dévouée bénévolement, assure pas mal. Il faut être balaise, pour traduire intégralement en direct live des réponses qui font jusqu'à 3 minutes. Quand à la fin, on lui demande quels sont ses modèles littéraires, elle cite ses trois mentors : William Faulkner, sur lequel elle a écrit sa thèse, James Baldwin, et Gabriel Garcia Marquez. Quand on l'interroge sur son prochain roman, elle annonce qu'il se déroulera à notre époque. Et d'ailleurs, elle avoue que ça la fait un peu flipper, car elle n'a aucune emprise sur le monde moderne, elle se sent un peu larguée. En tout cas, on espère qu'elle nous abreuvera encore de sa richissime littérature un moment.

A la fin de la rencontre, je me rends compte que je suis pile au bon endroit, là où commence à se former la queue pour la dédicace. Trop de la boulette. Voilà l'avantage de n'avoir pas pu rentrer dans la salle. Un mec nous prévient : « La séance dédicace va durer peu de temps, tout le monde n'y aura pas droit, mais c'est comme ça. On va faire ça dans le calme. Vous pourrez toujours retenter votre chance demain ou dimanche au Centre Georges Pompidou. C'est déjà un grand honneur qu'elle nous fait d'être là pour trois jours ». Moi je suis parmi les premiers dans la file d'attente, donc je me fais pas de souci pour ma pomme. Comme mes voisins de queue, armée du bouquin Home et d'un papier avec le prénom et celui de ma mère pour la dédicace, j'attends tranquillement. Ma voisine, une jeune femme qui doit avoir mon âge, me dit : « Excuse-moi, ça te dérangerait pas de me prendre en photo avec elle, quand on passera ? ». Ben pas de souci, pardi. Sans bousculade, on nous donne des petits papiers avec des numéros et on nous fait défiler les uns après les autres. Mais y'aura pas de dédicace personnalisée, ni de photo avec elle, fallait pas rêver. C'est pas grave, je me suis doutée que ça se passerait comme ça. Je dégaine mon appareil photo, je m'énerve dessus car toutes mes photos sont floues. En fait il est tout neuf et je sais à peine m'en servir. La pas-douée ! Mes photos sont floues, alors que je suis à un mètre de Toni Morrison, et que ça m'arrivera certainement pas une deuxième fois dans ma vie. Heureusement, avant qu'on me chasse du périmètre de la dédicace, j'arrive à prendre une photo nette. Ouf ! Les flashs crépitent, on est tous en mode « paparazzi ». Je regarde la grande dame, elle me regarde, on se sourit, et je file. Waouh ! J'échange trois mots avec ma voisine de queue, on est toutes contentes d'avoir eu notre dédicace. Je regarde, l'autographe est carrément illisible. La grande dame a apparemment écrit son nom.

Une nana d'une quarantaine d'années nous aborde, « Hey les filles, vous avez eu votre dédicace ? Je peux filmer ça ? ». Elle sort carrément une caméra, nous demande de montrer la dédicace, nous explique qu'elle prépare un petit documentaire amateur et qu'elle aimerait bien nous interroger rapidement. Euh sérieux là ? Mais pour dire quoi ? Même pas le temps de dire ouf, je suis pour la première fois de ma vie interviewée à chaud, comme ça, prise au dépourvu, juste parce que c'est tombé sur moi. Alors quand la nana me demande ce que représente Toni Morrison pour moi, j'aligne ma phrase avec grande difficulté, en hésitant, en bafouillant, et tout ce que je trouve à dire, c'est que... euh... ben... je dirais que c'est la grande voix de la littérature noire américaine féminine ?... Franchement, y'a rien à faire, je suis une quiche à l'oral. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai renoncé à intégrer une école de présentateurs télé, dans laquelle j'avais pourtant été admise en 2010. Mon destin, c'est d'écrire derrière mon PC, pas de présenter les infos à la télé ou me pavaner dans des talk-shows. Je m'y vois mal. A la fin de l'ITW improvisée, alors que je lui dis que j'ai été nulle, la nana me répond « mais non c'était très bien, c'est pas drôle quand on a affaire à un discours tout préparé ». Ah bon ? Mouais, j'sais pas. La prochaine fois que je sortirai dans un événement médiatique, je préparerai des réponses d'avance alors. Parce qu'apparemment, les personnes interviewées ne sont pas toujours celles qu'on croit. Ma voisine subit le même sort, pas super à l'aise non plus. La nana nous remercie et range sa caméra.

Je sors de la mairie avec ma nouvelle camarade, qui me dit qu'elle écrit une thèse sur le thème de l'idendité dans l'oeuvre de Toni Morrison. Waouh. Moi je me suis arrêtée au mémoire de Master 1 de 70 pages, j'en ai bien chié même si c'était une expérience édifiante, et donc je ne peux qu'admirer les thésards. Et toi qu'est-ce que tu fais ? Me demande t-elle. Oh, moi j'essaie de devenir journaliste. Pour le moment, je pense plus que je n'écris, mais bon, on va s'y mettre hein. En tout cas, je m'intéresse aux littératures noires de près depuis plusieurs années, et je trouve dommage que les travaux des universitaires aient si peu de visibilité, je trouve con que des gens se creusent la tête pendant 3 siècles pour écrire des trucs de 300 pages sur des sujets hyper pointus, qu'au final pas grand-monde lira, et ce serait bien que des journalistes s'y penchent un peu de temps en temps. Moi-même, j'aurais bien aimé que mon mémoire intéresse des gens, ne serait-ce que pour le temps que j'y ai passé dessus, mais y'a que moi, mon prof et ma mère qui l'avons lu. Alors, gardons contact... Tandis qu'on s'échange nos numéros, ma camarade me donne un petit coup de coude. Toni Morrison est entrain de sortir de la mairie en fauteuil roulant. La pauvre dame n'est plus très en forme, mais on lui souhaite quand même longue vie. Allez, à un de ces quatre, j'espère, Madame Morrison. Merci pour cette heure en votre compagnie, pour la photo et la dédicace. Que personne ne vienne m'emprunter ce bouquin, je lui prêterai pas. Une dédicace de Toni Morrison, c 'est trop sacré.
 
 

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Published by Léna M. - dans J'y étais !
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Gangoueus 26/07/2013 10:50

Bonjour,

Je découvre cet article et ce blog avec beaucoup de plaisir. La qualité de ce billet est prometteuse. C'est le genre de note de rencontre à écrire, pour fournir un ressenti qui donne envie aux
autres de participer.